1. Comment décriveriez-vous le travail d’Alain Keler ?
Dans la photographie, il y a un travail documentaire. D’une certaine manière, Alain Keler est au départ un photojournaliste, c’est-à-dire qu’il documente les grands événements du monde. Il travaille d’abord pour SYGMA et MYOP dans les années 2000. Il fait de l’actualité. A priori, son travail ne relève pas d’une esthétique particulière. Il est au contraire dominé par une esthétique "efficace", très orientée pour la publication dans un journal. Il faut de l’efficacité et montrer des choses que le lecteur souhaite voir. En guise d’exemple, il y a l’attentat contre l’appartement des Le Pen dans les années 80. Cet attentat, il l’a documenté par le trou dans l’immeuble ! Il l'a documenté par le regard des badauds qui regardent le trou. C’est une vision secondaire qui n'a pas intéressé les journaux puisque ce n’était pas lié directement à l’événement. Ce regard d’à côté, périphérique dans lequel Alain va puiser... Il en parle lui-même. Il a la capacité de voir de loin et de faire des zooms. Il a un LEICA 50 millimètre qui est pour la vision humaine, plus direct. L’objectif est une vision artificielle. À partir du LEICA, il écrit le monde à sa façon, de manière plus subjective, à hauteur d’homme. Cette vision du à côté se développe tout au long de son travail.
2. Selon vous, quelles sont les photos les plus marquantes de Keler ? Quelles sont ses inspirations ?
Les photos cultes de Keler sont en partie dans l’exposition. Il y en a plusieurs. C’était important qu’on ait les photos manifestes de Keler. Il y a notamment cette photo très connue du pianiste qui est très particulières... Il n’avait plus qu’une photo dans son appareil, et ce jour-là de janvier 1994, on est en pleine guerre en Tchétchénie avec la présence des Russes. La photographie de guerre doit capter l’action mais dans la guerre, il y a beaucoup de temps morts, sans mauvais jeu de mot. Keler appartient à cette lignée de photographes de guerre qui cherchent à capter le moment de la guerre. Parfois, il ne s’y passe rien. On a un piano abandonné au milieu d’un parc, et il y a des gens qui écoutent. Un jeune garçon joue des airs de musique classique et des balades russes de l’époque. C’est un moment intéressant qui "dit la guerre", le fait que, tout à coup, dans ce territoire perdu, il y a un moment d’humanité autour de la musique ainsi qu’une fraternité.
Il y a une autre photo très connue. Celle qu’il a réalisée en Kalmoukie en 1998 avec un travail sur les minorités au moment de la dissolution de l’empire soviétique après 1989. Keler s’est promené dans les républiques socialistes, et notamment chez les Kalmouks, qui est un peuple sibérien. Il est dans un stade avec un match de foot. Ce qui est intéressant sur cette photo, c'est sa composition : il y a une oblique qui coupe les têtes d’une certaine manière et la photo. Elle organise une diagonale et apporte une certaine touche.
La diagonale et l’oblique se retrouvent dans de nombreuses photos. Keler use et abuse de cela pour donner un caractère un peu fantastique, décalé et décadré. Dans le cinéma, on trouve de l’oblique chez Orson Wells. C’est lui qui l'utilise dans le cadre et le champ pour donner une dimension fantastique. L’oblique fait parti de l’esthétique et de la signature du regard de Keler. Beaucoup de photographies de l’exposition possèdent une oblique et une diagonale. On échappe à l’orthogonalité d’un regard classique. Le cadre noir est important pour Keler car il matérialise l’inconscient du photographe. Tout ce qui est inconscient se trouve dans le bord noir et sa volonté est de faire figurer le bord noir dans les tirages. Robert Capa et Henri Cartier-Bresson sont aussi des grandes sources d’inspirations pour Keler !