Rencontre avec Thierry Grillet, commissaire d'exposition

Dans le cadre de l’exposition « Alain Keler - Histoires de vie » présentée dans la Sainte-Chapelle du château de Vincennes, notre équipe est allée à la rencontre de Thierry Grillet. Il partage avec nous son regard sur l'œuvre du photojournaliste !

7 juillet 2026

Qui est Thierry Grillet ?

Thierry Grillet est écrivain et essayiste. Au cours de sa carrière, il a notamment été directeur de la diffusion culturelle de la Bibliothèque nationale de France, chroniqueur au Nouvel Observateur, journaliste à Libération puis au Monde, avant de rejoindre un réseau de grands quotidiens européens réunissant La Repubblica, El País, The Independent et la Süddeutsche Zeitung. Il a également été producteur à France Culture, directeur éditorial du Centre Pompidou et maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Paris.

Spécialiste de l’image et de la photographie, il est l’auteur de nombreux essais sur ces sujets et collabore régulièrement au magazine Polka. Il a notamment publié Walker Evans, Dorothea Lange & les photographes de la Grande Dépression.

Extrait d'interview

1. Comment décriveriez-vous le travail d’Alain Keler ?  

Dans la photographie, il y a un travail documentaire. D’une certaine manière, Alain Keler est au départ un photojournaliste, c’est-à-dire qu’il documente les grands événements du monde. Il travaille d’abord pour SYGMA et MYOP dans les années 2000. Il fait de l’actualité. A priori, son travail ne relève pas d’une esthétique particulière. Il est au contraire dominé par une esthétique "efficace", très orientée pour la publication dans un journal. Il faut de l’efficacité et montrer des choses que le lecteur souhaite voir. En guise d’exemple, il y a l’attentat contre l’appartement des Le Pen dans les années 80. Cet attentat, il l’a documenté par le trou dans l’immeuble ! Il l'a documenté par le regard des badauds qui regardent le trou. C’est une vision secondaire qui n'a pas intéressé les journaux puisque ce n’était pas lié directement à l’événement. Ce regard d’à côté, périphérique dans lequel Alain va puiser... Il en parle lui-même. Il a la capacité de voir de loin et de faire des zooms. Il a un LEICA 50 millimètre qui est pour la vision humaine, plus direct. L’objectif est une vision artificielle. À partir du LEICA, il écrit le monde à sa façon, de manière plus subjective, à hauteur d’homme. Cette vision du à côté se développe tout au long de son travail.  

2. Selon vous, quelles sont les photos les plus marquantes de Keler ? Quelles sont ses inspirations ?  

Les photos cultes de Keler sont en partie dans l’exposition. Il y en a plusieurs. C’était important qu’on ait les photos manifestes de Keler. Il y a notamment cette photo très connue du pianiste qui est très particulières... Il n’avait plus qu’une photo dans son appareil, et ce jour-là de janvier 1994, on est en pleine guerre en Tchétchénie avec la présence des Russes. La photographie de guerre doit capter l’action mais dans la guerre, il y a beaucoup de temps morts, sans mauvais jeu de mot. Keler appartient à cette lignée de photographes de guerre qui cherchent à capter le moment de la guerre. Parfois, il ne s’y passe rien. On a un piano abandonné au milieu d’un parc, et il y a des gens qui écoutent. Un jeune garçon joue des airs de musique classique et des balades russes de l’époque. C’est un moment intéressant qui "dit la guerre", le fait que, tout à coup, dans ce territoire perdu, il y a un moment d’humanité autour de la musique ainsi qu’une fraternité. 

Il y a une autre photo très connue. Celle qu’il a réalisée en Kalmoukie en 1998 avec un travail sur les minorités au moment de la dissolution de l’empire soviétique après 1989. Keler s’est promené dans les républiques socialistes, et notamment chez les Kalmouks, qui est un peuple sibérien. Il est dans un stade avec un match de foot. Ce qui est intéressant sur cette photo, c'est sa composition : il y a une oblique qui coupe les têtes d’une certaine manière et la photo. Elle organise une diagonale et apporte une certaine touche.  

La diagonale et l’oblique se retrouvent dans de nombreuses photos. Keler use et abuse de cela pour donner un caractère un peu fantastique, décalé et décadré. Dans le cinéma, on trouve de l’oblique chez Orson Wells. C’est lui qui l'utilise dans le cadre et le champ pour donner une dimension fantastique. L’oblique fait parti de l’esthétique et de la signature du regard de Keler. Beaucoup de photographies de l’exposition possèdent une oblique et une diagonale. On échappe à l’orthogonalité d’un regard classique. Le cadre noir est important pour Keler car il matérialise l’inconscient du photographe. Tout ce qui est inconscient se trouve dans le bord noir et sa volonté est de faire figurer le bord noir dans les tirages. Robert Capa et Henri Cartier-Bresson sont aussi des grandes sources d’inspirations pour Keler ! 

3. Pourquoi avoir fait le choix des quatre thématiques de l’exposition (foules, ferveur, routes et les parents) ? Est-ce qu’il y a d’autres thématiques qui peuvent caractériser son travail ?  

Ces thématiques ne renvoient pas à l’actualité. Je voulais une exposition afin de souligner la dimension d’un regard qui au fur et à mesure des années a construit son langage plastique, son esthétique. Je voulais développer sur cette dimension esthétique et laisser à l’exposition de Arles toute la dimension plus événementielle. Quand on expose la photo de ce vieux couple de palestiniens dans une voiture qui est prêt du mur symbolisant le conflit israélo-palestinien, on est dans la voiture, on est pas dans un reportage frontal, dans une oblique. Il photographie les personnages dans le rétroviseur et il y a un jeu avec les cadres, avec le pare brise. On a la vision du dehors et de la situation politique. C’est le Keler à son meilleur car il y a du mouvement avec la voiture, des portraits, un état de fait avec le mur, de l’émotion car les deux vieux sont émus et tendus. Il y a une proximité humaine. Keler capte leurs regards. Il y a une dialectique riche dans l’habitacle.  

Je ne voulais pas fixer Keler exclusivement dans son activité de journaliste. Je voulais rendre hommage à un beau regard sur le monde. Il a une forme d’écriture du monde qui est très sédimentaire par le temps car il a fait ça pendant 50 ans. J’ai voulu tirer des thématiques pas directement actuelles. Ce qui est intéressant dans la thématique Foules c’est que c’est justement difficile de faire des photos de foules. Il est difficile de sortir quelque chose de plastiquement intéressant. Dans la photo iranienne, on a un mollah qui organise la foule autour de lui. C’est le regard de Keler qui saisit le mouvement de cette foule. Chaque foule a son intérêt.  Les photos sont saturées. Pour Keler, la foule est intéressante car elle plonge dans l’apprentissage de son oeil. Ses parents avaient des amis communistes et ils allaient à des soirées où on passait des films de propagande. C’est une cinématographie de la foule. Il a forgé son oeil inconscient autour du goût de la foule et du peuple. Il a ce tropisme vers la foule.  

L’autre thème est celui des routes car je me suis aperçu que Keler est intéressé par les gens sur les routes avec notamment les Roms et les peuples réfugiers. La route l’inspire et est symbolique d’une sorte de métaphysique du chemin. On sait que nous sommes des passages transitoires sur terre et nous avons notre chemin. Il y a la photo de la Nièvre avec une route départementale qui traduit la poétique du déplacement. De l’autre côté, on a l’homme à la valise qui s’en va et qui est une icône des peuples en migration. Il n’y a personne ou peu de gens sur ces photos contrairement au thème des foules.  

Pour la thématique Ferveur, j’en ai parlé avec le pianiste. Il faut dire quelque chose sur la confession publique en Pologne qui est très étonnante. La dernière thématique est autour de la famille. Keler est un "Ulysse photographe" car il est parti très loin et ce grand détour l’a ramené chez lui. Les 20 dernières années de la vie de ses parents sont une sorte de chronique familiale et intime. Elle semble être le vrai but de cet immense périple mondial et international. Ses parents d’origine juive ont vécu l’exil, l’exode et la Shoah. Il y a un travail sur la génération et la mémoire. Tous les grands artistes ont fait le même grand détour pour revenir aux parents.  

4. Et si vous deviez décrire Keler en quelques mots ? Avez-vous des attentes autour de cette exposition ?  

L’attente est que cet hommage a un regard. Il y a une dimension mélancolique. Alain Keler raconte des histoires avec les images. Cela interroge sur la médiation et le temps qui passe. Sur son blog Journal d’un photographe, il parle du temps qui passe avec une dimension Proustienne. Il y a une dimension poétique avec la description du réel. Keler est dans l’empathie, de plein pied avec les drames et les gens sous ses yeux. Il est dedans et pas dehors. Il exprime beaucoup dans sa manière d’être.

Alain Keler - Histoires de vie

| Exposition, concerts et danse contemporaine

Découvrez l'exposition du photojournaliste Alain Keler dans la Sainte-Chapelle du château de Vincennes !