Rencontre avec l'artiste Anna-Eva Berge

Dans le cadre de l'événement "Nuits de lumière" au château de Vincennes, notre équipe est allée à la rencontre de l'artiste Anna-Eva Berge, à l'origine de deux installations actuellement présentes dans la cour du donjon !

7 juillet 2026

Qui suis-je ?

Après avoir été comédienne assez jeune (1992-2004), je suis artiste plasticienne depuis 2005. Autodidacte, je me suis formée progressivement lors de différentes formations en France et à l’étranger, à la recherche de matériaux et de techniques à explorer. Au départ, je voulais être comme Antoni Gaudi et Niki de St Phalle : faire de la mosaïque dans l’espace urbain. Mais c’est en utilisant des miroirs en extérieur pour la première fois en 2012 que j’ai été témoin d’un dialogue inattendu miroirs/réflexions lumineuses avec le soleil en journée, et les réverbères la nuit. Je suis rentrée chez moi, j’ai tout mis dans le noir, et avec une lampe torche, j’ai commencé à observer les possibilités d’interactions avec quelques miroirs posés au sol. Je vois les réflexions lumineuses comme une aura qui se dégagerait de la matière. Complètement fascinant ! 

De là est née l’entité artistique "A.I.L.O", Atelier d’Immersion Lumineuse et Obscure, qui se prononce, Hello. 

En faisant entrer en interaction la lumière avec des volumes, elle devient à son tour comme sculptée. Sa capacité à envelopper un espace permet au spectateur d’entrer dans un univers. Il fait partie d’un tout. Le lieu en recevant la lumière, devient aussi l’œuvre. Les projets in-situ sont très vite apparus comme une évidence. Passer un, deux ou trois mois dans un lieu pour concevoir un projet est une expérience unique. Un peu à l’image d’une troupe de théâtre, je collabore avec différentes personnes pour donner vie à cet univers sensible. Le rythme lent des installations et des résonances sonores sont là pour nous amener doucement dans une autre temporalité. Pour ce qui est de mes matériaux fétiches, j’associe souvent le verre et l’acier dans une envie de finesse, où le métal, souvent porteur, disparaît face au pouvoir hypnotique du miroir animé par une source lumineuse en mouvement.

Extrait d'interview

1.     Pouvez-vous nous parler des œuvres exposées dans le donjon ?

L’architecture du Donjon ainsi que l’histoire carcérale du site m’ont tout de suite inspirée. Domus Dolorum, gravée dans l’une des cellules, a tout déclenché. « La maison des douleurs »… En voilà un terme qui fait frissonner ! Beaucoup d’autres gravures sont toujours visibles et ont permis d’enrichir le projet. Avec l’aide de l’administrateur, Monsieur Jocelyn Bouraly, j’ai pu regrouper beaucoup de photographies de toutes les gravures existantes. En parallèle, je me suis intéressée aux écrivains emprisonnés comme Mirabeau ou le Marquis de Sade. Mirabeau écrivait beaucoup à son amour la Marquise de Monnier pendant son incarcération. Ces phrases m’ont bouleversée : Je donnerais ma vie pour un instant. / Les amours qui finissent ne sont pas les nôtres. Celle du Marquis de Sade, extrait de Sophie ou les malheurs de la vertu : Que l’humanité règne dans leur cœur. 

Je voulais des phrases courtes qui pouvaient dégager une émotion immédiate et qui puissent être lues rapidement lorsque la lumière traverse les miroirs. Il y a aussi beaucoup de dates qu’il m’a paru important de graver dans les miroirs pour donner une temporalité, comme 1944, qui marque la fin du Donjon en tant que prison à la libération de la Seconde Guerre Mondiale.

Pour l’esthétique de la sculpture, c’est une interprétation du Donjon. Une tour en miroir composée de 10 niveaux pour symboliser les différents escaliers et nombreux étages. Les centaines de rectangles de miroirs matérialisent la symbolique d’une prison avec leurs barreaux, même si dans le donjon, il s’agissait plutôt d’épais murs en pierre avec d’imposantes portes en bois.

Pour en revenir aux dates, c’est avant tout un projet sur le temps. Ce qui m’amène à vous parler du pendule présent sous la passerelle : Je voulais quelques chose qui puisse se voir depuis le parvis du château. Sous la passerelle, le pilier en pierre porteur est immense. 8,50m de haut x 2,70m de large ! Comment donner vie à l’entrée du site ? Cela fait des années que je parle d’une envie de pendule à Grégoire Lauvin, qui réalise les mécanismes motorisés de Domus Dolorum... En voyant ce pilier, ça a fait tilt ! C’est derrière le pilier qu’il faut installer un pendule, le pilier deviendrait l’œuvre, avec son ombre massive et mouvante. Ce fut un réel challenge technique ce pendule de 6m de long. Le voir fonctionner sur site pour la première fois restera une grande émotion !

La touche finale sur le pilier sont des lames miroirs qui viennent créer une continuité avec le plancher de la passerelle. Le miroir en reflétant ce qui l’entoure devient le lieu, et donne de la légèreté au pilier, du in-situ comme je les aime. Quand au travail sonore, j’ai demandé à Fabrice Leroux des sonorités qui nous plongeraient à l’intérieur d’une cellule, avec un homme seul qui tourne en rond, qui parle seul. Il a aussi enregistré toutes les phrases que j’ai gravées dans le verre, parfois audibles ou inaudibles, pour tenter de traduire la solitude d’un homme face au temps qui rend fou. Le tout soutenu par une présence musicale, des bruits de pas, de clés, pour ajouter à mes recherches visuelles un appui sensoriel puissant.

2.     Est-ce qu’il y a des œuvres qui ont retenu votre attention dans le parcours Nuits de lumière ?

- The Great Indecision Council, de Romain Tardy pour son installation à la fois très ancrée dans l’actualité mais dont une forme d’abstraction peut s’en dégager. Cette double vision est très intéressante.

- Jésus Baptista pour la subtilité de son projet Oscillations avec les douces vibrations qui agitent la surface en miroir et donc notre reflet lorsque l’on regarde dedans.

- Define Moon, du collectif WHYIXD pour la finesse de cette installation.

4.     Quelle est votre actualité ? Vos prochains projets ?

Les projets in-situ sont ceux qui m’animent le plus, donc la fin de chaque projet marque le moment d’en contacter de nouveaux. Les Monuments Nationaux en France regorgent de merveilles patrimoniales que je vais m’empresser de contacter. Sinon j’ai envie aussi de lieux atypiques comme des : tunnels, souterrains, tours, phares ou la charpente de Notre-Dame... Soyons ambitieux !

Sinon, après une année intense pour Pile Pont Expo à Saint-Gervais-les-Bains et le château de Vincennes, j’ai envie de me consacrer de façon plus approfondie à la matière du verre. Après des projets monumentaux comme Domus Dolorum qui demandent beaucoup de temps de préparation, de logistique, et d’aspects purement techniques, il est précieux d’avoir du pur temps de création sans se préoccuper de comment cela pourrait tenir avec des vents à 80km/h. Je vis aussi dans un corps de ferme dans l’ouest Aveyron avec mon conjoint Fabrice Leroux. Nous transformons depuis 2021 un terrain de 1,5ha en parc de sculpture gratuit et ouvert à tous ainsi qu’une grange de 150 m2 qui sert de lieu d’expo. Entre deux projets, nous nous consacrons à tout cela pour partager nos recherches et questionnements artistiques. L’art est toute ma vie, il n’y a jamais de coupure ! 

Nuits de lumière

Installation, performance

À la nuit tombée, découvrez le château de Vincennes comme vous ne l’avez jamais vu, entre œuvres lumineuses et vidéomapping !